Textes, extraits
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Désir d’écrire, envie de vivre

 

Mon désir d’écrire vient de très loin.

Dans mon enfance d’enfermement, j’ai rêvé des images, inventé des senteurs et créé des mots, un langage intérieur pour me tenir compagnie.

C’est en classe de 8e que j’ai écrit mon premier poème, une histoire d’eau. Je l’ai lu en tremblant devant la classe au grand complet parce que j’y ai été obligée. La professeure, rude et sèche, a posé son regard sur moi, ses yeux étaient plus brillants, plus vivants que d’habitude, sa bouche aigüe esquissait un sourire.

Comme les animaux, j’avais appris à décoder chaque signe positif ou négatif et à adapter instinctivement mon comportement à la situation. Ce message ne m’a pas échappé…

À partir de là, j’ai commencé à écrire sur des bouts de papiers que je jetais systématiquement après les avoir réduits en minuscules morceaux. Je ne voulais pas les livrer au regard maternel, les jeter en pâture à ses sarcasmes.

J’ai toujours aimé lire et j’ai dévoré les quelques livres que mon père avait exposés

sur deux étagères pompeusement appelées «  La Bibliothèque ».

J’écrivais mais ne parlais pas. J’étais pourtant la première de ma classe, on ne jugeait que sur l’écrit en ce temps là.

Dans ma tête, les mots s’entortillaient comme les boucles de mes cheveux. Je les trouvais jolis et m’en délectais. Mais ma bouche ne savait ni les porter, ni les relayer.

Enfouis, mis sous le boisseau.

Dans ma famille, on communiquait peu, on ne parlait que de vie quotidienne et de besoins essentiels. Mon imaginaire n’en faisait vraiment pas partie ! Pourquoi gaspiller son temps et parler pour ne rien dire ? Du concret, de la réalité, pas de superflu, c’était la règle familiale.

J’avais tant de choses à exprimer par rapport à ma vie minuscule mais je me suis tue durant des années, des siècles. Mais j’ai écrit.

Mes vies personnelle et professionnelle m’ont permis de faire de gros travaux dans le chantier de ma propre construction.

Au début, le goulot de sortie était terriblement étroit, un étranglement. Les lèvres si longtemps closes se sont entrouvertes. Mes mots arrivaient enfin aller vers l’autre, ricocher sur son sourire ou prendre la fuite en cas de danger.

Grâce à quelques amis qui ont compris ma volonté de détruire les barricades au fond de ma gorge, j’ai pu avancer. Jamais je ne les remercierai assez de leur main tendue et de leur patience si douce.

J’ai écrit avec mes élèves, mes petits-enfants, avec des personnes en situation précaire, avec des étrangers et des réfugiés. J’ai écrit des biographies et un roman, j’ai rédigé des témoignages, j’ai réalisé des rêves. Depuis ma retraite, j’anime des ateliers d’écriture d’adultes et je chemine avec mes groupes d’écrivants sur des terres vierges et des sables mouvants.






Eurydice


(Réserve des costumes de l’Opéra National du Rhin)


 


Il est des jours où la métamorphose se déroule simplement, sans chichis, sans fioritures. Aujourd’hui, par exemple, j’ai déposé mes vêtements, mon masque de ville, mon sac pesant lourd à l’épaule sans oublier les chaussures qui m’isolent de la vie. Un tas que je contemple sans aucun regret. Des mues…


Dans la réserve de costumes de l’Opéra du Rhin, je fouine, je lisse de la main, je soupèse du regard, j’hésite et finis par choisir une robe, en tissu sobre mais précieux, couleur grenat. Elle est serrée entre d’autres vêtements et je redouble d’adresse pour la sortir de sa prison. Elle se déplie tel un bouton de coquelicot.


Avec une précaution infinie, je l’enfile par le bas pour ne pas troubler le rêve des âmes qui l’habitent. L’organza de soie me semble si fin, bien trop  délicat pour moi. J’entreprends de me couler ensuite dans le bustier. Ses fleurs noires de dentelles collent à la courbe de mes seins, y dessinent une frise élégante. Pour souligner le plongeant du décolleté, deux rangées de sequins et grelots se chamaillent en riant sous cape.


Je me sens plus déliée, liane et fleur d’orchidée dans une forêt tropicale. Sans cesse, je fais virevolter ma robe, le souffle de sa respiration caresse mes mollets. Non, je ne resterai pas pieds nus pour mon voyage, je choisis des ballerines rouge sombre, presque violacé. Le chef costumier me propose le chapeau d’Eurydice : un turban de feutre sombre, adouci par des plis de velours, surmonté d’un bouquet de plumes de casoar.


Madame, vous pouvez choisir un accessoire. Oh merci, ce sera la faucille rouillée ou la tête de chien. Vraiment j’hésite… Prenez les deux, c’est jour de fête !


Et me voilà partie, à pas légers entre les rangées bien ordonnées de la réserve, les pantalons en rang d’oignons, les capes nettoyées, les robes à crinoline suspendues comme des abat-jour.


Très au loin, j’entrevois une lumière. Orphée déjà me précède pour me conduire sur sa scène. Je le suis à petits pas prudents, mes yeux veillent. L’obscurité dévore l’espace. Je traverse les Temps, dans les pas de mon Prince Charmant. J’abandonne ma faucille, il n’y a plus de quoi vendanger dans cet univers béant de vide. La tête de chien me rassure, je la serre fort contre ma robe.


Plus d’aiguille de montre, plus de pulsations, aucun battement ne vient troubler l’ambiance grise ourlée de lurex. J’avance.


Soudain un cri déchire cette opacité. Ma robe se détache et glisse doucement au sol. Je ne puis la rattacher, mes mains ne répondent plus…


Une fulgurance, Orphée s’est retourné !


                                                               

                                                                 






Trio du Z


C’était mardi dernier en soirée, je suis descendue du tram à la station Winston Churchill.  J’ai traversé les voies pour me rendre au Z, un bar où j’avais rendez-vous avec une amie. J’étais concentrée, il y a trop d’embûches au sol, de pavés descellés, de plaques glissantes pour que je puisse lever les yeux sur ce nouveau quartier de la ville.

Arrivée sur la terrasse, je m’arrête car je suis immédiatement attirée par un étrange trio qui me fait face à la première table.

J’ai l’impression qu’ils forment un bloc. Juchés sur leur tabouret, collés l’un à l’autre comme s’ils étaient siamois, trois hommes jeunes, noirs, laissent dériver leur regard qui se pose bien loin derrière moi.

Une barbe angulaire fait ressortir leurs pommettes hautes. Leur crâne est rasé de près du côté gauche.  Du côté droit, ils ont noué leur chevelure touffue et frisée en une grosse couette qui donne une ampleur extraordinaire à leurs visages.

Tous trois portent une veste à capuche de la même couleur indéfinissable, entre gris terne et beige délavé.

Trois paires d’yeux, légèrement saillants et un tantinet globuleux, fixent un point que je ne saurais définir. Leur regard est triste et vide de sens pour moi, mais je soupire en me disant qu’au moins ils sont vivants.

Je m’avance vers une petite table voisine pour continuer mon observation.

Ils n’ont pas cillé, leurs épaules se touchent, ils respirent au même rythme.

Ils boivent une bière, leurs mains courtes et abîmées, aux ongles sertis d’une ligne de crasse, soulèvent leurs verres lentement.

Arrêt sur image, arrêt sur temps...




                                                            


 


 



















  





es qui l’habitent. L’orga

nza de



Je me sens plus déliée, liane et fleur d’orchidée dans une forêt tropicale. Sans cesse, je fais virevolter ma robe, le souffle de sa respiration caresse mes mollets. Non, je ne resterai pas pieds nus pour mon voyage, je choisis des ballerines rouge sombre, presque violacé. Le chef costumier me propose le chapeau d’Eurydice : un turban de feutre sombre, adouci par des plis de velours, surmonté d’un bouquet de plumes de casoar.


Madame, vous pouvez choisir un accessoire. Oh merci, ce sera la faucille rouillée ou la tête de chien. Vraiment j’hésite… Prenez les deux, c’est jour de fête !


Et me voilà partie, à pas légers entre les rangées bien ordonnées de la réserve, les pantalons en rang d’oignons, les capes nettoyées, les robes à crinoline suspendues comme des abat-jour.

ès au loin, j’entrevois une lumière. Orphée déjà me précède pour me conduire sur sa scène. Je le suis à petits pas prudents, mes yeux veillent. L’obscurité dévore l’espace. Je traverse les Temps, dans les pas de mon Prince Charmant. J’abandonne ma faucille, il n’y a plus de quoi vendanger dans cet univers béant de vide. La tête de chien me rassure, je la serre fort contre ma robe.


Plus d’aiguille de montre, plus de pulsations, aucun battement ne vient troubler l’ambiance grise ourlée de lurex. J’avance.


Soudain un cri déchire cette opacité. Ma robe se détache et glisse doucement au sol. Je ne puis la rattacher, mes mains ne répondent plus…